
LA PRODIGIEUSE HISTOIRE DU PERE QUI AVAIT PERDU SON FILS
ET TOUS LES DEUX SE SONT RETROUVES
L'homme qui a peint le "retour du prodigue" est un homme sans façade. Un homme lavé de toute parole vaine. L'œuvre est immense. Elle s'ouvre sur l'espace d'une confidence unique dans toute l'histoire de l'art occidental. C'est le premier portrait "grandeur nature" pour lequel Dieu lui-même ait jamais pris la pose.
Le
Père en majesté inscrit sa majuscule au commencement de
tout. Voûté comme un arc roman, et de courbe
plénière. Sa stature s'accomplit dans l'ovale
géniteur qui rayonne au tympan.
Son visage d'aveugle. II s'est usé les yeux à son métier de Père.
Scruter la nuit, guetter, du même regard, l'improbable retour ; sans
compter toutes les larmes furtives... il arrive qu'on soit seul ! Oui,
c'est bien lui le Père, qui a pleuré le plus. Je regarde le fils. Une
nuque de bagnard. Et cette voile informe dont s'enclôt son épave. Ces
plis froissés où s'arc-boute et vibre encore le grand vent des
tempêtes, des talons rabotés comme une coque de galion sur l'arête des
récifs, cicatrices à vau-l'eau de toutes les errances. Le naufragé
s'attend au juge, "traite-moi, dit-il, comme le dernier de ceux de ta
maison".
IIl
ne sait pas encore qu'aux yeux d'un père comme celui-là,
le dernier des derniers est le premier
de tous. II s'attendait au juge, il se retrouve au port,
échoué,
déserté, vide comme sa sandale, enfin capable
d'être aimé. Appué de la joue, tel un
nouveau-né au creux d'un ventre maternel - il achève de
naître. La voix muette des entrailles dont il s'est
détourné murmure enfin au creux de son oreille. Il entend.
Lève les
yeux, prosterné, éperdu de détresse, et déjà tout lavé dans la
magnificence... Lève les yeux, et regarde, ce visage, cette face très
sainte qui te contemple, amoureusement.
Tu es
accepté, tu es désiré de toute éternité, avant l'éparpillement des
mondes, avant le jaillissement des sources, j'ai longuement rêvé de
toi, et prononcé ton nom. Vois
donc, je t'ai gravé sur la paume de mes mains, tu as tant de prix à mes
yeux. Ces mains je n’ai plus qu’elles, de pauvres mains ferventes,
posées comme un manteau sur tes frêles épaules, tu reviens de si loin !
Lumineuses, tendres et fortes, comme est l'amour de l'homme et de la
femme, tremblantes encore - et pour toujours, du déchirant bonheur.
Accepter d'être
aimé... accepter de s'aimer. Nous le savons, il est terriblement facile
de se haïr; la grâce est de s'oublier. La grâce des grâces serait de
s'aimer humblement soi-même, comme n'importe lequel des membres
souffrants de Jésus-Christ. Encore
faut-il avoir appris ce que tomber veut dire, comme une pierre tombe
dans la nuit de l'eau; Ce que veut dire craquer, comme un arbre
s'éclate aux feux ardents du gel, sous l'éclair bleu de la cognée. Que
peuvent savoir de la miséricorde des matins, ceux dont les nuits ne
furent jamais de tempêtes et d'angoisses ? Pour
retentir à ces atteintes, il faut avoir vécu, - et vivre encore - en
haute mer menacé sans doute, naufragé peut-être, mais à la crête des
certitudes royales, l'amour alors peut faire son œuvre nous féconder,
nous rajeunir. Que nous soyons dans l'inquiétude, le doute et le chagrin, Que nos visages n'aient d'autre éclat que ceux, épars, d'un d'un beau miroir brisé... L'inconnu d'Emmaüs met ses pas dans les nôtres, et s'assied avec nous à la table des pauvres. Malgré
tous les poisons mêlés au sang du cœur, au creux de ces hivers dont on
n'attend plus rien, rayonne désormais un été invincible. Morts de
fatigue, nous ne saurions rouler que dans les bras de Dieu. Nous avons
rendez-vous sur un lac d'or ! Le
miroir est sans rides. Du tond de toute détresse émerge enfin un vrai
visage, exténuées, extasiées, nos faces vieillies de clowns sont
l'icône de son Christ, pour l'émerveillement des saints. Et l'icône est
plus fine, plus précieuse, plus belle, quand l'homme qui l'a peinte est
passé par l'enfer. Trinité de ROUBLEEV et "Trinité" REMBRANDT, du fond
des terres où rayonnent ces images, le Père ne cesse de s'engendrer du
Fils, de s'engendrer des fils, sous le couvert fécondateur de mains
plus vastes que des ailes. L'ombre d'un grand oiseau nous passe sur la
face. Les vrais regards d'amour sont ceux qui nous espèrent. Paul Baudiquey



Que nous marchions, le cœur serré, dans la vallée de l'ombre et de la mort
Un amour nous précède, nous suit, nous enveloppe...

Trinité de Roubleev